Quatre-vingt-treize de Victor Hugo ⭐⭐⭐✨

Hugo jette les six personnages de cette fresque héroïque dans la tempête de 1793. Républicains ou royalistes, sans-culottes ou paysanne vendéenne, tous se débattent contre le sort. Coups de théâtre, traits d’humour, verbe étincelant, actes d’amour et faits de noblesse : le roman révolutionnaire de la grande geste hugolienne se déploie sur scène comme un diaporama vivant. 

Il y a des gens qui aiment se lancer des défis insensés, et Marion Bierry semble incontestablement faire partie de ceux-là. Car s’attaquer à "Quatrevingt-treize", dernier roman de Victor Hugo (et s'attaquer à Victor Hugo tout court), pour en proposer une adaptation théâtrale n’a rien d’une entreprise raisonnable. Il faut condenser une œuvre foisonnante, restituer la complexité de son contexte historique et, surtout, réussir à transformer un immense roman en véritable spectacle vivant.

Autant dire que, de mon côté, ce n'était pas gagné d'avance. Honte à moi, je n’ai absolument jamais lu un seul roman de cet auteur. Pas même un petit bout des "Misérables". Ses pavés m’ont toujours semblé suffisamment imposants pour que je préfère les contempler de loin. Alors, pour me donner envie d’aller découvrir "Quatrevingt-treize" au théâtre, il me fallait une motivation supplémentaire. La présence de Pamela Ravassard à la distribution aura suffi à me convaincre. Et finalement, j’ai été très agréablement surprise.

Je ne vais pas prétendre avoir été immédiatement happée par le récit. Les premières minutes demandent une certaine attention et il m’a fallu un petit temps pour comprendre qui était qui, saisir les enjeux et me laisser embarquer dans cette France de 1793, en pleine tourmente révolutionnaire. Le spectacle prend d’ailleurs soin de nous donner quelques repères : au début de la représentation, des textes projetés sur deux grands panneaux permettent de replacer les événements dans leur contexte historique. Puis, peu à peu, les personnages prennent corps, les enjeux deviennent plus clairs et, presque sans m’en rendre compte, je me suis retrouvée véritablement prise par l’intrigue.

Il faut dire que la qualité de la distribution y est pour beaucoup car les comédiens sont tous remarquables. Évidemment, mon admiration pour Pamela Ravassard n’a fait que se confirmer tant elle possède cette capacité à imposer immédiatement une présence, une émotion et une vérité. Mais réduire le spectacle à sa seule performance serait particulièrement injuste : c’est l'ensemble des comédiens qui permettent à cette adaptation de fonctionner. 

La mise en scène très épurée de Marion Bierry est également l’une des grandes réussites du spectacle. Sur le plateau, presque rien : quelques grands panneaux verticaux sont déplacés au gré des scènes par les comédiens eux-mêmes. Cette simplicité est particulièrement intelligente, car elle laisse toute la place au texte, aux acteurs et à l’imagination du spectateur. Plutôt que d’essayer de reproduire de manière réaliste les multiples lieux du roman, on suggère. 

Ce qui m’a également frappée, c’est à quel point le spectacle parvient à rendre accessible une œuvre qui pouvait, sur le papier, sembler intimidante. "Quatrevingt-treize" reste évidemment très historique, et il vaut mieux avoir un minimum d’intérêt pour la Révolution française pour profiter pleinement de ce qui se joue. Mais nul besoin d’être spécialiste de Victor Hugo (j'en suis la preuve!) ni de connaître le roman pour suivre le spectacle. Derrière les événements historiques, ce sont surtout des hommes et des femmes confrontés à des choix impossibles que l’on découvre. La Révolution devient le cadre de conflits humains, où s’opposent convictions, devoir, loyauté, idéaux et sentiments.

Et c’est probablement là sa plus belle réussite : parvenir à faire oublier l’impression de monument littéraire que peut représenter Victor Hugo pour nous entraîner simplement dans une histoire. Moi qui n’aurais probablement jamais ouvert spontanément les quelque centaines de pages de "Quatrevingt-treize", je suis sortie du théâtre en ayant découvert un univers, des personnages et une œuvre dont j’ignorais absolument tout. Je ne promets pas encore de me lancer demain matin dans l’intégrale de Victor Hugo, mais réussir à me faire oublier pendant plus d'une heure trente ma méfiance envers les gros classiques était déjà un sacré défi. Et celui-là, Marion Bierry l’a largement relevé.

A voir au Théâtre de poche Montparnasse du 28 août au 10 janvier. 

Du mardi au samedi à 21h. Le dimanche à 17h

Adaptation et mise en scène Marion BIERRY

Avec Pamela RAVASSARD ou Marine MONTAUT, Benjamin BOYER, Stéphane BIERRY, Thomas COUSSEAU ou Julien ROCHEFORT, Alexandre BIERRY, Mathurin VOLTZ 

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