Mohamed, dit Momo, est un jeune garçon musulman élevé par Madame Rosa, une vieille femme juive, ancienne déportée, qui a consacré sa vie à recueillir les enfants des autres. Mais lorsque Rosa vieillit, tombe malade et refuse catégoriquement de finir ses jours à l’hôpital, les rôles s’inversent. C’est désormais Momo qui prend soin d’elle, la protège et l’accompagne jusqu’au bout. Entre eux, il n’est plus question d’origine ou de religion : il ne reste qu’un lien indéfectible l’amour. Qui dépasse tout.
Je suis allée voir ce spectacle sans avoir lu le roman dont il est adapté. C'est donc avec un regard totalement neuf que j'ai découvert "La Vie devant soi" , le célèbre roman de Romain Gary, couronné par le prix Goncourt en 1975. Et quelle découverte ! Une histoire aussi bouleversante que difficile, parfois même assez crue, mais racontée avec une sensibilité et une tendresse infinies.
Au cœur de cette histoire, il y a la relation extraordinaire entre Momo, un jeune garçon livré à lui-même, et Madame Rosa, une ancienne prostituée juive, rescapée d'Auschwitz, qui recueille des enfants dont les mères ne peuvent pas s'occuper. Deux êtres cabossés par la vie, que tout semble opposer, mais qu'unit un amour immense. Le récit aborde sans détour la misère, l'abandon, la vieillesse, la maladie ou encore la mort. Certaines situations sont dures, mais jamais gratuites. Le langage lui-même peut parfois dérouter, avec son lot de grossièretés et d'expressions très crues. Mais cette liberté de ton appartient à l'écriture originale de Romain Gary, qui choisit de raconter cette histoire à travers les mots et le regard si particuliers de Momo. Derrière cette réalité parfois brutale se cachent beaucoup de douceur, d'humanité et même d'humour. C'est justement ce contraste qui fait toute la force du récit : on passe sans cesse de la tendresse à la cruauté, du sourire à l'émotion.
Mais ce qui m'a particulièrement plu dans cette adaptation, c'est la formidable interprétation des trois comédiens. À commencer, évidemment, par l'immense Myriam Boyer, qui retrouve ici l'un des rôles emblématiques de sa carrière, celui qui lui avait valu le Molière de la comédienne en 2008. Elle est absolument remarquable, à la fois forte, fragile, drôle, émouvante et parfois bouleversante. Elle donne à ce personnage toute sa complexité, sans jamais chercher à forcer l'émotion. Mais faut-il encore rappeler à quel point Myriam Boyer est une grande comédienne ? Face à elle, Tigran Mekhitarian m'a également beaucoup touchée. Je l'ai trouvé particulièrement bon dans le rôle de Momo. Incarner un enfant lorsqu'on est adulte est un exercice périlleux, dans lequel beaucoup de comédiens tombent dans la caricature, à coups de mimiques et d'intonations excessives. Lui évite intelligemment tous ces écueils. Il ne cherche jamais à "faire l'enfant" à tout prix, et c'est précisément ce qui rend son interprétation si juste. Il parvient à restituer sa naïveté et sa spontanéité tout en laissant transparaître sa lucidité, sa solitude et sa maturité précoce. Une interprétation pleine de finesse et de sensibilité. Enfin, Léonard Stefanica, plus en retrait, complète admirablement ce trio. Il endosse les différents rôles masculins avec une belle aisance et accompagne également le spectacle au violon. Une présence discrète mais précieuse, qui contribue à la réussite de l'ensemble.
Après "La Promesse de l'aube", Tigran Mekhitarian poursuit donc son exploration de l'univers de Romain Gary, et je retrouve avec plaisir ce que j'apprécie dans son travail. Mais son choix d'adapter "La Vie devant soi" n'a rien d'anodin. S'il a souhaité porter ce roman à la scène, c'est aussi parce qu'il considère que son message résonne particulièrement avec notre époque. Et difficile de lui donner tort ! Plus de cinquante ans après sa publication, cette histoire n'a rien perdu de son actualité. À travers cette relation si singulière entre un petit garçon arabe et une vieille femme juive, Romain Gary défend une idée aussi simple qu'essentielle : le vivre-ensemble, au-delà des religions, des origines et des différences. Dans un monde où celles-ci sont encore trop souvent sources de divisions, ce plaidoyer pour la tolérance et la solidarité prend une résonance toute particulière. Et c'est aussi ce qui fait la force de cette adaptation : au-delà de l'émotion, elle nous rappelle combien cette œuvre a encore de choses à nous dire aujourd'hui. Car, au fond, malgré la noirceur de certains passages, "La Vie devant soi" raconte avant tout une magnifique histoire d'amour. Un amour qui se moque des différences d'âge, de religion ou d'origine, qui ne repose sur aucun lien de sang et qui devient, pour ces deux êtres malmenés par l'existence, une véritable raison de vivre.
Parfois éprouvant, souvent émouvant, "La Vie devant soi" est un spectacle qui ne laisse pas indifférent. Portée par trois magnifiques interprètes, cette adaptation rend toute sa force à une œuvre dont le propos demeure d'une étonnante modernité. Une très belle découverte!
A voir au Studio des Champs Elysées
Du mercredi au samedi à 21h et dimanche à 15h
De Romain GARY (Emile Ajar)
Adaptation et mise en scène Tigran MEKHITARIAN
Avec Myriam BOYER, Léonard STEFANICA, Tigran MEKHITARIAN
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