1820. Les destins de quatre hommes – le grand comédien Frédérick Lemaître, le mime Debureau, l’assassin poète Lacenaire et le comte de Montray – s’entremêlent autour d’une jeune femme libre et renversante, au nom de fleur, Garance. Une fresque monumentale et universelle autour de la liberté, la passion, la créativité, le pouvoir et les amours contrariées. Huit comédiens talentueux incarnent plus de vingt personnages pittoresques du boulevard du Crime.
Je suis sortie de l’adaptation des Enfants du Paradis par Jean-Philippe Daguerre avec une première impression très forte : la qualité de jeu est exceptionnelle.
Deux comédiens occupent particulièrement le devant de la scène. Garance est interprétée par Aurélie Noblesse, que j’ai eu un immense plaisir à retrouver sur scène après l’avoir absolument adorée dans Aime comme marquise. Elle incarne à la perfection cette femme forte, libre et indépendante, qui refuse de se laisser enfermer dans ce que les autres attendent d’elle. Mais Garance ne se résume pas à cette image de femme libre : son personnage gagne progressivement en profondeur au fil de la pièce. Plus l’histoire avance, plus on découvre ses fragilités, ses contradictions et ce qui se cache derrière cette apparente assurance. Cette évolution donne encore davantage de relief à son interprétation.
Baptiste est joué par Oscar Voisin, que j’avais découvert dans Le Barbier de Séville. Je l’avais alors connu virevoltant et je le retrouve ici dans un registre totalement différent : attendrissant, sensible, émouvant. Il est également remarquable dans les scènes de mime, d’une extrême justesse. Son jeu corporel est précis et apporte une vraie dimension au spectacle. Une très belle découverte.
Autour d’eux, les six autres comédiens sont eux aussi excellents, chacun dans un registre très différent. Michaël Giorno Cohen semble décidément prendre un malin plaisir à jouer les grands méchants et incarne ce type de rôle à la perfection. Sandrine Moaligou a un vrai sens du rythme et de la réplique bien sentie (j’ai particulièrement aimé son jeu de séduction dans le rôle d’Hermine) Stéphane Dauch, comédien de prédilection de Jean-Philippe Daguerre, impressionne comme toujours par sa prestance et son aura. Guillaume Delvingt est hilarant dans son rôle de directeur de théâtre complètement dépassé, tandis qu’Agathe Boudrières est extrêmement émouvante en amoureuse à sens unique. Quant à Mikael Fasulo, il excelle dans les rôles de personnages prétentieux : on se plaît à le détester, bien plus que le personnage censé être le véritable méchant de l’histoire. Une distribution qui fonctionne remarquablement bien dans son ensemble.
Même si je ne suis pas une grande amatrice du cinéma classique (je n’avais jamais vu le film original), je suis très heureuse d’avoir découvert cette œuvre à travers cette adaptation. Je me suis même laissée prendre au jeu et me suis surprise à m’attendrir devant cette histoire d’amour impossible. Certes, on ne va pas voir Les Enfants du Paradis uniquement pour son intrigue. La pièce permet surtout d’aborder le thème universel de l’amour car, finalement, chaque personnage aime à sa manière, avec ses propres attentes, ses propres désirs et ses propres blessures. Par ailleurs, Garance est un personnage particulièrement intéressant. Derrière cette histoire écrite à une autre époque, elle apparaît comme une femme étonnamment moderne, libre et indépendante. Il y a quelque chose de très féministe dans son rapport aux hommes et dans son refus de se laisser enfermer dans ce que les autres attendent d’elle.
Et puis il y a la mise en scène de Jean-Philippe Daguerre. Une nouvelle fois, il montre qu’il sait se réinventer et aller là où on ne l’attend pas. Ici, il exploite particulièrement bien l’espace du Théâtre Ranelagh : sa profondeur, les loges, les sorties et les différents niveaux de la scène. Les jeux de lumière viennent également créer de très belles images et donnent à l’ensemble une dimension poétique.
Adapter Les Enfants du Paradis, et ses trois heures de film, était un vrai défi. Afin d'obtenir un rythme moins lent que dans l’œuvre originale, des coupes étaient forcément nécessaires. Elles peuvent parfois rendre certaines relations ou certains enchaînements un peu moins évidents pour un spectateur qui, comme moi, ne connaît pas le film. Pour autant, cette adaptation peut trouver son public aussi bien auprès des amateurs de l’œuvre originale que des néophytes. Elle permet de découvrir ce qui est considéré comme l’un des chefs-d’œuvre du cinéma français.
Et c’est finalement ce que je retiendrai : un très beau spectacle, porté par des comédiens remarquables et une mise en scène pleine de poésie, qui permet de découvrir ou de redécouvrir l’œuvre de Marcel Carné et la langue de Jacques Prévert, tout en passant un très beau moment de théâtre.
A voir au théâtre du Ranelagh jusqu’au 17 janvier
Du jeudi au samedi à 20h45 et le dimanche à 17h
D’après le scénario original de Jacques PREVERT
Adaptation & mise en scène Jean-Philippe DAGUERRE
Avec Agathe BOUDRIERES, Stéphane DAUCH, Guillaume DELVINGT, Mikaël FASULO, Michaël GIORNO COHEN, Sandrine MOALIGOU, Aurélie NOBLESSE, Oscar VOISIN
Autre pièces du même metteur en scène : Du charbon dans les veines , La femme qui n'aimait pas Rabbi Jacob
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