La femme qui n'aimait pas Rabbi Jacob ⭐⭐⭐✨

18 octobre 1973. L’équipe des Aventures de Rabbi Jacob, le film de Gérard Oury avec Louis de Funès dans le rôle principal, attend avec impatience la sortie en salles. Le succès sera planétaire. Ce même jour, une jeune femme détourne l’avion Paris-Nice. Parmi ses revendications : que toutes les bobines du film soient mises sous scellés. 

Avec "La femme qui n’aimait pas Rabbi Jacob", Jean-Philippe Daguerre s’empare d’un fait divers méconnu et fascinant, qui constitue sans doute l’une des grandes forces du spectacle. En choisissant de raconter l’histoire de Danielle Cravenne, la pièce nous présente une femme complexe, fragile, parfois déroutante, sans jamais chercher à l’idéaliser. C’est précisément ce regard nuancé qui la rend profondément humaine et suscite peu à peu une véritable empathie.

Ce nouveau spectacle surprend d’ailleurs par son ton et sa forme. Habitué à un théâtre plus classique dans sa construction, Jean-Philippe Daguerre s’aventure ici vers quelque chose de plus hybride et audacieux, et cette prise de risque s’avère réussie. L’histoire débute presque comme une comédie romantique avant de glisser progressivement vers quelque chose de beaucoup plus sombre. À mesure que les tensions apparaissent et que la dérive de Danielle Cravenne se précise, le spectacle gagne en intensité et captive de plus en plus.

La mise en scène impressionne notamment par son utilisation des écrans et de la vidéo. Les projections, d’une qualité saisissante, donnent parfois l’illusion de véritables décors et participent pleinement à l’atmosphère du spectacle. Le travail de Narcisse, nommé au Molière de la création visuelle et sonore, apporte une identité forte à la pièce.

Le mélange des registres peut parfois surprendre: humour burlesque, chronique intime, contexte politique… Mais cette diversité reflète aussi l’ambition du projet et la volonté de ne jamais enfermer cette histoire dans un seul ton.

Côté interprétation, difficile de ne pas souligner la performance de Julien Cigana dans le rôle de Louis de Funès. Nommé aux Molières pour ce second rôle, il trouve un équilibre subtil entre imitation et incarnation. Je l’avais découvert il y a plusieurs années dans "Le Bois dont je suis fait", dans un registre totalement différent, et il confirme ici toute l’étendue de son talent.

Charlotte Matzneff, dont je suis le travail depuis de nombreuses années, parvient à faire ressentir toute la complexité, les failles et la détresse de Danielle Cravenne, avec une grande intensité, en particulier dans la seconde partie du spectacle. Autour d’eux, Bernard Malaka impressionne par son naturel, tandis que les trois autres comédiens ( Bruno Paviot, Elisa Habibi et Balthazar Gouzoy) passent d’un rôle à l’autre avec une grande fluidité.

Sans chercher à apporter de réponse définitive, la fin ouvre une réflexion sur la dimension profondément tragique de cette histoire et sur les raisons qui ont conduit cette femme à sa perte. On ressort du spectacle avec des questions plein la tête, ce qui en fait sans doute l’une de ses plus grandes réussites.

« La femme qui n’aimait pas Rabbi Jacob » est ainsi un spectacle ambitieux (résumer une vie aussi intense en 1h30 n'est pas chose aisée), singulier dans le parcours de Jean-Philippe Daguerre et porté par une mise en scène inventive. Une œuvre déroutante parfois dans ses ruptures de ton, mais suffisamment passionnante pour rester en mémoire.

A voir au Théâtre du chien qui fume à 20h05

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