L'avare ⭐⭐⭐⭐

8 comédiens, de la danse, du chant, un rythme qui ne lâche rien. Sur scène, un homme seul, cabossé, qui a cessé de croire en l'humain et s'est jeté tout entier dans la seule chose qui ne le trahira pas : l'argent. Une obsession qui ronge les familles, fracture les liens, met à nu la violence ordinaire des rapports de classe. Et, parce que c'est Molière, fait rire à gorge déployée au milieu du désastre.

À chaque nouvelle adaptation d'un grand classique de Molière par Tigran Mekhitarian, j'ai l'impression de me répéter. Il faut dire que je suis particulièrement admirative de son travail et de sa capacité à se réinventer sans jamais perdre ce qui fait sa singularité. Après "Dom Juan", "Le Malade imaginaire" et "Le Misanthrope", il s'attaque cette fois à "L'Avare" et, une fois encore, avec un immense talent.

La modernité est toujours au cœur de sa démarche, mais de façon un peu différente de ses précédentes créations. Cette adaptation est un peu moins marquée par l'univers du rap que "Dom Juan" ou "Le Malade imaginaire", et moins sombre que "Le Misanthrope". Elle s'adresse ainsi à un public encore plus large et constitue une excellente porte d'entrée pour celles et ceux qui pensent que les grands classiques sont poussiéreux.

La principale marque de fabrique du metteur en scène réside dans tous ces ajouts de texte (souvent hilarants) ou de situations qui ne figurent pas dans l'œuvre originale, mais qui semblent pourtant couler de source. Quelques expressions familières, une violence parfois plus frontale, des réactions très actuelles... Mais rien n'est gratuit. Au contraire, tout paraît juste, précis et profondément respectueux du sens de l'œuvre. Jamais ces libertés ne trahissent Molière, elles révèlent au contraire toute la modernité de son écriture.

Comme toujours chez Mekhitarian, on rit beaucoup grâce à une écriture d'une grande efficacité, mais on perçoit aussi toute la cruauté, la violence et les tensions familiales qui traversent cette oeuvre.

La grande nouveauté de cette mise en scène tient au fait que les comédiens ne quittent quasiment jamais le plateau. Lorsqu'ils ne participent pas directement à une scène, ils restent assis en périphérie, observant l'action. Ce choix donne l'impression que les personnages continuent d'exister en permanence. Ils vivent, réagissent, écoutent, jugent. La scène ne cesse jamais d'être habitée, ce qui lui donne une étonnante fluidité et une présence constante. Autre parti pris particulièrement réussi: les comédiens s'adressent très régulièrement au public. Loin d'être un simple effet de mise en scène, ce procédé fait des spectateurs de véritables partenaires de jeu. Cette complicité permanente crée une énergie communicative et renforce encore le plaisir que l'on prend à suivre cette adaptation. 

Je ne sais pas si un jour je serai déçue d'une création de Tigran Mekhitarian. Pour l'instant, spectacle après spectacle, le constat est toujours le même: je ressors conquise, impressionnée par son intelligence de la mise en scène et par sa capacité à faire résonner les textes classiques avec notre époque. Une nouvelle réussite et une seule envie: découvrir déjà son prochain spectacle.

A voir au Théâtre du chêne noir à 17h

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