La prochaine fois que tu mordras la poussière

⭐⭐⭐⭐

Dans ce récit profondément intime, l’auteur revient sur son histoire personnelle et sur la relation complexe qu’il entretient avec son père. En filigrane, il aborde son cheminement identitaire, livrant un témoignage sincère, lucide et bouleversant.

"La prochaine fois que tu mordras la poussière"  est un spectacle qui ne peut laisser personne indifférent. Adapté du roman éponyme de Panayotis Pascot par son propre frère, il met en lumière une relation père-fils à la fois conflictuelle, douloureuse mais profondément traversée par l’amour. Ayant lu et beaucoup aimé le livre, j’étais particulièrement curieuse de découvrir ce que la scène pouvait apporter. Sans trop en dévoiler, le choix (aussi audacieux que pertinent) de donner vie au père constitue, à mes yeux, l’une des grandes forces de cette adaptation.

À la qualité d’écriture, déjà unanimement saluée, s’ajoute une mise en scène de Paul Pascot dynamique et inventive. 

Et surtout, le spectacle repose sur un duo de comédiens remarquable. Roméo Mariani est bouleversant : il est d’autant plus impressionnant que cette représentation n’était que sa sixième. On a le sentiment que le texte a été écrit pour lui tant il s’approprie les mots de l’auteur avec une justesse et une sincérité désarmantes. Il traverse les états, les failles et les contradictions de son personnage avec une intensité qui monte crescendo, sans jamais forcer l’émotion.

Si Roméo Mariani capte immédiatement l’attention, Yann Pradal m’a, pour ma part, profondément marquée. Son rôle, en apparence plus discret, est en réalité d’une grande complexité, tant par les choix de mise en scène que par la rareté de ses interventions. Et pourtant, quelle intensité, quelle présence! Chacune de ses interventions semble chargée d’un poids émotionnel considérable.

Intense, crue, profondément émouvante, la pièce "La prochaine fois que tu mordras la poussière" dépasse le simple récit intime pour toucher à l’universel. Elle parle de filiation, d’héritage, de ce que l’on reçoit malgré soi et de ce que l’on tente, parfois maladroitement, de réparer. La scène finale, d’une grande justesse, a visiblement touché la salle : plusieurs reniflements se faisaient entendre autour de moi, signe d’une émotion partagée et difficile à contenir. On sort de la salle secoué, traversé par des émotions contradictoires, avec le sentiment d’avoir assisté à un moment de théâtre rare qui continue de travailler bien après le noir final. Une pièce forte et à voir.

Lire plus »

La femme qui n'aimait pas Rabbi Jacob

⭐⭐⭐

18 octobre 1973. L’équipe des Aventures de Rabbi Jacob, le film de Gérard Oury avec Louis de Funès dans le rôle principal, attend avec impatience la sortie en salles. Le succès sera planétaire. Ce même jour, une jeune femme détourne l’avion Paris-Nice. Parmi ses revendications : que toutes les bobines du film soient mises sous scellés. 

"La femme qui n’aimait pas Rabbi Jacob", le dernier spectacle de Jean-Philippe Daguerre, s’appuie sur un fait divers méconnu et fascinant, qui constitue indéniablement l’un de ses grands atouts. En mettant en lumière cette femme complexe et fragile, la pièce suscite à la fois l’intérêt et une véritable empathie du spectateur. Sans chercher à l’idéaliser, elle la rend profondément humaine et attachante.

Les comédiens livrent une interprétation sincère qui contribue largement à la crédibilité de l’ensemble. La mise en scène se distingue par une utilisation inventive et très précise des écrans: la qualité des images projetées est saisissante et donne l’illusion de décors réels. Jean-Philippe Daguerre s’aventure ici hors de sa zone de confort, avec une audace qui s’avère être une réussite totale.

L’histoire gagne progressivement en intensité, captant de plus en plus l’attention à mesure que les enjeux se précisent. La volonté de dresser un portrait complet de cette femme, de son couple et de sa lente dérive est compréhensible, même si l’ensemble gagnerait à être un peu resserré. Le mélange des registres, entre humour parfois burlesque, engagement politique, récit historique et drame intime, peut également dérouter, mais il reflète l’ambition de la mise en scène.

La fin du spectacle est particulièrement marquante. Elle ouvre une réflexion sur la dimension tragique de cette histoire et invite à s’interroger sur les véritables raisons de la mort de cette femme, laissant le spectateur avec une impression durable et une matière à réflexion.

"La femme qui n’aimait pas Rabbi Jacob" est donc un spectacle ambitieux, encore en rodage, mais déjà très prometteur. Il séduit par son sujet, la qualité de son interprétation et certaines trouvailles de mise en scène, tout en laissant entrevoir de légers ajustements qui pourraient le rendre pleinement convaincant.

Lire plus »

Alba et Sadaf

⭐⭐⭐

Au Salvador, l'avortement est interdit et les femmes qui y recourent risquent des peines pouvant aller jusqu'à 50 ans de prison. Mais Alba tombe enceinte.

En Iran, les femmes n'ont pas le droit d'assister aux matchs de football dans les stades afin de les préserver de l'ambiance masculine, dangereuse pour leur pureté. Mais Sadaf a un rêve.

Alba et Sadaf ne se connaissent pas et ne se connaitront jamais. Pourtant, elles sont liées par quelque chose de bien plus fort...

"Alba et Sadaf" est un spectacle très touchant, porté avant tout par la force de ses histoires et le message qu’il transmet. À travers le destin de ces deux femmes, la pièce met en lumière, avec sensibilité et lucidité, la condition féminine encore largement bafouée dans de nombreux pays du monde. Le constat est saisissant et suscite une émotion sincère, tant il est difficile de rester indifférent face à ce qui est raconté. Et d'autant qu'il s'agit d'histoires vraies...

Le projet était à l’origine pensé comme un film, mais Kheiron a dû se tourner vers le théâtre afin de pouvoir donner vie à ces deux récits. Ce choix explique le caractère très cinématographique de la mise en scène, avec des enchaînements rapides et une narration visuelle marquée. Condenser ce qui aurait dû être un film de deux heures dans une pièce d’environ 1h10 impose un rythme soutenu, parfois foisonnant, qui reflète aussi l’urgence et la nécessité de raconter ces histoires. Quelques touches d’humour viennent enfin alléger l’ensemble, sans jamais détourner l’attention de l’essentiel : un message fort, nécessaire et profondément humain.

Lire plus »